Cette pianiste (dont je tairai le nom parce que, heureusement, son histoire n’est pas unique) est en fait une pianiste amateur, dans le sens noble du terme, « qui aime », avec passion, de façon démesurée. En exposant pendant quelques minutes son parcours, assez atypique tout de même, elle a d’ailleurs mentionné que la musique était pour elle une drogue (et elle a repris le terme plus d’une fois). Comme plusieurs jeunes pianistes, elle a travaillé fort, participé à de nombreux concours, en a même remporté quelques-uns avant d’opter pour une carrière d’analyste financière de haut vol (elle continue d’ailleurs d’exercer ce métier, en tant que consultante). Pendant 17 ans, elle a fait taire la petite voix qui devait bien lui rappeler périodiquement qu’elle était pianiste.
Et puis, un jour, elle en a eu assez sans doute de l’entendre la narguer : elle a cédé. Elle a rouvert ses cahiers, s’est de nouveau assise au piano pendant de longues heures, a essayé de rattraper le temps définitivement envolé (quoi qu’elle fasse à partir de maintenant, ces années sont irrémédiablement perdues et il faut l’accepter). Elle a fait retravailler des groupes de muscles sans doute oubliés et a dû réapprivoiser ses réflexes de lecture. Elle a eu à relever ses manches mais elle a continué, parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Elle a monté un programme de concert, l’a travaillé, l’a rodé, y a rêvé la nuit, y a cru, suffisamment pour oser le présenter en public, a même participé à un concours de piano pour amateurs (où elle s’est classée troisième).
Quand elle a expliqué son parcours, elle nous a confié qu’elle avait besoin de vivre en quatre dimensions et que, selon elle, le piano les englobait toutes : la satisfaction intellectuelle, l’élément émotif, le côté purement physique et l’élan créatif (venant de quelqu’un qui travaille en finances, vous admettrez que cette conclusion a quelque chose de profondément rassurant). Elle a aussi confié qu’elle avait l’impression que nous vivions dans un monde de plus en plus violent (« Peut-être est-ce parce que je vieillis », s’est-elle presque excusée) et que de pouvoir côtoyer la beauté sur une base quotidienne la comblait à plus d’un niveau.
Nombre de mes collègues professionnels auraient vilipendé ce concert. Ils n’auraient rien compris de l’essentiel du propos. Le pouvoir de la musique réside ailleurs et c’est tant mieux. Moi, j’ai entendu son message et je le laisse doucement décanter en moi.
Raoul Sosa semble à prime abord un homme de peu de mots. Pourtant, ses gestes mesurés, son regard pénétrant, son rire vibrant et surtout son jeu d’une extrême poésie sont d’une rare éloquence. Quand on écoute attentivement Raoul Sosa, on perçoit les rêves d’un tout jeune garçon né à Buenos Aires en 1939 qui, dès l’âge de cinq ans, démontre un talent exceptionnel pour la musique. On discerne l’adolescent qui accumule des premiers prix et s’adonne déjà à la composition pour exprimer une autre facette de sa personnalité. On découvre le jeune homme qui, après des débuts au Teatro Colón en 1959 et une participation aux finales du Concours international Van Cliburn en 1962, obtient la bourse tant espérée pour aller se perfectionner à Paris et Salzbourg avec Madga Tagliafero et Stanislav Neuhaus. On entend la virtuosité et le lyrisme d’un musicien qui a convaincu haut la main les jurys de nombreux concours internationaux pendant la seconde moitié des années 1960. On distingue aussi l’amoureux qui a suivi sa belle au Québec et le pédagogue dévoué qui, depuis 1967, partage sa flamme avec les étudiants du Conservatoire de musique de Montréal. On ressent les vagues d’émotions successives qu’il a fait vivre au public d’ici et d’ailleurs alors qu’il présentait des programmes mettant en lumière les œuvres-phares du répertoire pianistique. On devine aussi la fissure de l’artiste qui, au zénith de ses capacités techniques, a dû s’approprier la musique d’une nouvelle façon, à la suite d’un accident qui l’a privé de l’usage adéquat de sa main droite en 1980.
Lire la suite de cet article paru dans le dernier numéro de La Scena Musicale…
Combien de femmes compositrices pouvez-vous nommer? Si les femmes s’imposent maintenant partout, en sciences comme en lettres ou en art, pourquoi ne réussissent-elles pas autant en musique? Pourquoi ce milieu résiste-t-il comme un des derniers bastions du machisme?
«Même s’il y a eu des centaines et des centaines de compositrices dans l’histoire, de Hildegard von Bingen à Clara Schumann, c’est un milieu d’hommes, c’est certain, un milieu dominé par les hommes depuis des millénaires, commente Mireille Gagné, du Centre de musique canadienne. Même les orchestres demeurent encore assez fermés aux femmes dans certains pays.»
Depuis le milieu du XXe siècle (pour le meilleur ou pour le pire ?), les concours sont devenus un élément quasi incontournable dans le parcours de tout musicien professionnel. Cela s’explique sans doute par de nombreux facteurs : augmentation du nombre de musiciens professionnels, importance des médias, nécessité de se distinguer dans un marché restreint et hautement concurrentiel… Il est à peu près certain que, dans toute discipline musicale, l’artiste en devenir sera appelé à concourir, que ce soit pour un poste dans un orchestre, un poste d’enseignement, ou encore pour obtenir un contrat, un concert…
Bien comprise et bien vécue, l’expérience d’un concours peut s’avérer un outil précieux dans l’évolution musicale d’un artiste. Voyons comment une approche saine et réaliste peut apporter de nombreux bienfaits. Tout est une question de préparation physique et psychologique, de jugement et d’équilibre.