Phrasé, prosodie et déclamation musicales
Sous ses doigts, chaque phrase musicale sonnait comme du chant, et avec une clarté telle que chaque note prenait la signification d’une syllabe, chaque mesure celle d’un mot, chaque phrase celle d’une pensée. C’était une déclamation exempte de tout pathos mais à la fois simple et noble. (Mikuli/Koczalski)
C’est avant tout sur la justesse du phrasé que Chopin attirait l’attention. Un mauvais phrasé lui suggérait la comparaison suivante, qu’il se plaisait à répéter souvent : « C’est comme quelqu’un qui réciterait dans une langue qu’il ignore un discours péniblement appris par cœur, et ceci non seulement sans observer la quantité naturelle des syllabes, mais même en s’arrêtant au milieu des mots. De même par son phrasé barbare, le pseudo-musicien révèle que la musique n’est pas sa langue maternelle mais un idiome qui lui est étranger, incompréhensible. Aussi lui faut-il complètement renoncer, tout comme l’orateur, à exercer par son discours un effet quelconque sur l’auditeur. » (Mikuli)
Le bel canto, modèle de déclamation pianistique et de plénitude sonore
« Il vous faut chanter si vous voulez jouer du piano », dit Chopin; et il fit prendre des leçons de chant à l’élève. (Rubio/Niecks)
Aujourd’hui, Chopin m’a encore confié un nouveau moyen, simple, d’atteindre un but merveilleux. Je sentais bien par où mon jeu péchait, sans pouvoir dire en quoi. Pour se conformer au principe qui consiste à imiter les grands chanteurs en jouant du piano, il a arraché à l’instrument le secret d’exprimer la respiration. En chaque endroit qui exigerait du chanteur une inspiration, le pianiste qui n’est plus un profane doit veiller à lever le poignet pour le laisser retomber sur la note chantante avec la plus grande souplesse imaginable. Parvenir à cette souplesse est la chose la plus difficile que je connaisse. Mais lorsqu’on y a réussi, on rit de joie en entendant la belle sonorité, et Chopin s’écrie : « C’est cela, parfait! Merci! » (Gretsch/Grewingk)
Son jeu était toujours noble et beau; les notes chantaient toujours, aussi bien en pleine force que dans le piano le plus doux. Il se donnait une peine infinie pour inculquer à l’élève ce jeu lié et chantant. « Il (elle) ne sait pas lier deux notes » était chez lui le superlatif du blâme. (Streicher/Niecks)
Agogique : rigueur rythmique et rubato
Chopin exigeait la plus stricte observance du rythme, détestant toute espèce d’alanguissement et entorses rythmiques, tout rubato déplacé, tout ritardando exagéré : « Je vous prie de vous asseoir », disait-il alors avec une pointe de raillerie. (Streicher/Niecks)
Dans le maintien du tempo, Chopin était inflexible, et beaucoup seront surpris d’apprendre que le métronome ne quittait pas son piano. Même dans son tempo rubato tant décrié, une main – celle qui a la partie accompagnante – continuait à jouer strictement en mesure, tandis que l’autre – celle qui chante la mélodie – libérait de tout carcan métrique la vérité de l’expression musicale; soit qu’elle retarde, indécise, soit qu’animée d’une sorte de véhémence fiévreuse, elle anticipe comme quelqu’un qui s’enflamme en parlant. (Mikuli)
Simplicité et mesure comme idéal de jeu
« La dernière chose, c’est la simplicité. Après avoir épuisé toutes les difficultés, après avoir joué une immense quantité de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec tout son charme, comme le dernier sceau de l’art. Quiconque veut arriver de suite à cela n’y parviendra jamais; on ne peut commencer par la fin. Il faut avoir étudié beaucoup, même immensément pour atteindre ce but : ce n’est pas une chose facile. » (Chopin/Streicher/Niecks)
Toute la chaleur que Chopin mettait dans son jeu de manière si personnelle n’empêchait cependant jamais son exécution d’être mesurée, chaste, distinguée, voire parfois même singulièrement réservée. (Mikuli)
Chopin avait en horreur toute accentuation exagérée, chose qui, à son avis, enlevait au jeu sa poésie et lui conférait une sorte de pédanterie didactique. (Karawoski)
Extrait de :
Jean-Jacques EIGELDINGER. Chopin vu par ses élèves, Éditions Langages, À la Baconnière, Neuchatel, 1979, 388 pages.
