Entre 1828 et 1845, Mendelssohn composera 50 Lieder ohne Worte, dont 48 seront publiés en recueils. On doit néanmoins apporter quelques précisions au sens de la traduction française généralement adoptée, Romances sans paroles. Le terme « romance » était couramment utilisé à l’époque pour décrire un genre musical à part entière, très en faveur en France de la seconde moitié du XVIIIe siècle au milieu du XIXe siècle. (Chateaubriand signera notamment plusieurs textes.) Elle se veut essentiellement le trait d’union entre la musique populaire et la musique de concert. Les Romances sans paroles de Mendelssohn n’en demeurent pas tributaires, mais plutôt des Handstücke, pièces brèves adoptées par les compositeurs du début du XIXe siècle, dont Clementi, Moscheles, Hummel et Weber, quatre compositeurs qu’a fréquentés Mendelssohn à un moment ou un autre de sa carrière.
S’opposant aux formes et structures amples de la sonate, les Romances sans paroles sont plutôt basées sur le développement d’un seul motif caractéristique, mais qui se tient pourtant à l’écart de tout programme littéraire ou pictural. Mendelssohn lui-même n’intègrera que cinq titres à ces pages, insistant sur le fait que la musique se révèle toujours plus universelle que des mots. En octobre 1841, il précise dans une lettre à un ami :
On parle beaucoup de musique et pourtant, on en dit si peu. Je crois que les mots sont insuffisants pour l’évoquer et, si je les trouvais suffisants, je n’aurais plus rien à faire avec la musique. Les gens se plaignent souvent que la musique est trop ambigüe, qu’ils ne saisissent pas à quoi elle fait allusion, alors que tous comprennent les mots. Pour moi, c’est exactement l’opposé et ceci est vrai non seulement d’un discours entier mais d’œuvres individuelles. Elles me semblent ambigües, vagues, et si facilement incomprises par rapport à la vraie musique, qui emplit l’âme d’un millier d’images, exprimées bien plus éloquemment qu’en paroles.
Les pensées que je décèle dans la musique que j’aime ne sont pas trop indéfinies, mais au contraire, trop définies pour que je les mette en paroles. […] Si vous me demandez à quoi je pensais quand j’ai écrit telle ou telle pièce, je dirai : le chant, simplement le chant, en tant qu’unité. Et si j’avais des paroles en tête pour l’un ou l’autre de ces chants, je ne voudrais pas les divulguer, puisque les mêmes mots ne signifient jamais la même chose pour des personnes différentes. Seul le chant peut susciter les mêmes émotions chez l’un ou chez l’autre – sentiment qui ne peut être exprimé par les mêmes mots.
Au fil des ans, Mendelssohn fera sien ce genre si particulier – qu’il a créé comme Field le nocturne ou Chopin la mazurka – qui s’inspire tantôt du lied (comme c’est le cas des nos 1, 2, 7, 13, 14, 15, 19, 20, 25, 30, 32, 34, 36, 37, 39, 40, 42, 43 et 46), tantôt du duo (no 18 qui en porte le titre, mais aussi les trois Chants de bateliers vénitiens nos 6, 12 et 29) et tantôt du chœur (nos 4, 9, 16, 23, 28, 33, 35, 41, 44 et 48). Certaines pages sont purement instrumentales, préludes ou postludes aux recueils (nos 5, 8, 10, 17, 21, 24, 26, 38, 45 et 47). Ces classifications ne cherchent qu’à servir de guides puisque certaines des Romances sans paroles reprennent deux types différents d’écriture ou semblent en marge. Les nos 3 et 27 démontrent ainsi une texture plus orchestrale, tandis que les nos 5 et 10 se rapprochent de la forme sonate. (Nous traiterons de certaines des Romances dans les prochaines semaines.)
Si Hans von Bülow estimait ces pages aussi classiques qu’un poème de Goethe, paradoxalement, elles ne séduisirent le public que très lentement, les puristes les considérant trop « accessibles ». Intégrées au cursus d’apprentis pianistes, elles permettront de travailler le jeu legato, l’indépendance des voix, la fluidité de l’accompagnement, mais surtout la transmission adéquate d’un message musical poétique. Schumann, ami proche de Mendelssohn – qui lui dédiera une pièce dans son Album pour la jeunesse – est peut-être celui qui a le mieux saisi l’essence de ces instantanés lumineux, tendres et spontanés, qui touchent aussi directement l’âme aujourd’hui qu’au moment de leur création. « Qui ne s’est jamais assis au piano, au crépuscule, et au milieu d’une improvisation, s’est mis à chanter de façon inconsciente une douce mélodie? », écrit-il dans le Neue Zeitschrift für Musik après avoir entendu le deuxième recueil, opus 30. « Si, par chance, si un être peut unir l’accompagnement à la mélodie chantée grâce à ses seules mains et si, avant toute chose, cet être est Mendelssohn, vous entendrez alors les plus belles romances sans paroles. »
Lucie Renaud